//une autre expérience de l’art, pour imaginer demain

Clins d'œil, correspondances et autres digressions autour de la CoOP de novembre 2019.

Alfred Jarry considérait que les lois qui régissent l’Univers n’ont justement rien d’universel ! Il entreprit donc de remettre en question les postulats de la physique dans une « science du particulier » nommée  pataphysique, vrai coup de pied au soi-disant consentement général. Dans son Doktor Faustrol, il se demande " Pourquoi chacun affirme-t-il que la forme d'une montre est ronde, ce qui est manifestement faux, puisqu'on lui voit de profil une forme rectangulaire étroite, elliptique de trois quart et  pourquoi n'a-t-on noté sa forme qu'au moment où l'on regarde l'heure ? "

 

Johann Le Guillerm aurait pu faire sienne en tous points cette théorie,  tant elle éclaire ses motivations lorsqu’il crée Attraction en 2001. « Ne prendre qu'un point de vue sur le monde, c'est accepter d’annuler une grande part des autres. Or, le monde n'est pas uniquement ce que l'on en dit, il peut être vu autrement. Ce que l'on voit masque toujours ce qui se cache derrière ce qui est vu»  Invitation à regarder de manière plurielle…

 

On se libère de nos a priori avec le cultissime Le cercle des poètes disparus et les préceptes du professeur Keating qui pousse ses étudiants à sortir du moule.

 

 

On joue du regard en suivant les anamorphoses de l'artiste suisse Markus Raetz qui s'amuse des des perspectives : vues de face ou de côté, ses sculptures évoquent des formes différentes.

 

Métamorphose II (1991-1992) présente, d’un côté, la silhouette de l’artiste Joseph Beuys chapeauté et de l'autre, un lièvre qui serait le totem de Beuys.

 

Métamorphose II (1991-1992)

 

Avec Crossing (2002), Raetz sculpte en fonte des lettres de grandes dimensions : Yes et No, équivalence…

 

Plus spectaculaires, les anamorphoses de Felice Varini. En 2007, au moment de la manifestation "Estuaire", il est intervenu dans le port de Saint-Nazaire. Il a tracé une "ligne d'horizon" munie de triangles rouges qui embrasse tout le port. L'œuvre s'étend sur 2 kms, mais ne peut être perçue que d'un seul point de vue, la terrasse panoramique au-dessus du sous-marin. Lorsqu'on s'en éloigne, la figure éclate et se redéploye dans l'espace. Toutes les entreprises du port ont joué le jeu.

 

Vision plurielle aussi pour la photographe Barbara Probst. Son processus ?  Une scène identique photographiée par une constellation d'appareils.  Grâce à un système reliant plusieurs appareils, l'artiste déclenche une prise de vue simultanée du même événement, du même geste.

 

Mais est-il possible d'adopter une totalité de points de vue ?

Les fans de cinéma expérimental ne manqueront pas ce diamant, La région centrale (1971). Musicien et cinéaste, le canadien Michael Snow  propose une lente exploration d'une région déserte du Canada, filmée en continu et à 360°. La caméra entreprend tous les mouvements possibles : spirales, boucles, etc… Ici un extrait de quelques minutes (le film dure 3h)

 

Johann Le Guillerm conçoit des Architextures, structures auto-portantes qui tiennent sans clous ni vis, rêve d'architectes des avant-garde utopistes qui nous font  revisiter ces bâtiments qui n'ont jamais vu le jour et qui pourraient refaire surface dans ces moments de Transition écologique. On pense aux dômes géodésiques de l'architecte Richard Buckminster Fuller qui s'inspire de la nature pour inventer des structures qui permettraient au maximum de monde de vivre en consommant le minimum de ressources.

 

Pour lier l'utile à l'agréable, cette proposition du cabinet  danois BIG (Biarke Ingels Group) : une nouvelle centrale de recyclage des déchets et sa piste de ski urbaine. En plus de couvrir les besoins énergétiques de quelques 550 000 foyers, le bâtiment offre un dénivelé de 88 mètres de haut pour 440 mètres de long.

 

Et parce que les possibilités de construction sont aussi infinies que ludiques, on peut regarder le circassien Camille Boitel et ses mille et une manière d'employer des tréteaux !

 

Johann Le Guillerm a coutume de dire qu'il pratique une science de l'Idiot, celui qui ne sait pas. Notons que si le mot grec idiotes décrit une personne dénuée d’intelligence et de raison, il signifie d’abord simple, particulier, unique. 

Et parfois génial comme Dustin Hoffman dans Rain man

 

Au cinéma, Francis Veber s'en est fait le spécialiste, notamment avec l'idiot qui colle aux basques, occasion de revisiter les scènes cultes de Tais-toi (2003),  avec Depardieu dans le rôle de Quentin de Montargis.

 

Les deux plus grands idiots de la littérature s'appellent Bouvard et Pécuchet, deux copistes retraités qui entreprennent une série d'expériences visant à embrasser l'ensemble des connaissances humaines. Ultime roman de Flaubert encyclopédique et resté inachevé (1881)
Bouvard et Pécuchet est une histoire universelle de la bêtise de deux curieux avides de savoirs et dont la posture face à la vérité les met fatalement en position d'idiot…

Bouvard et Pécuchet, le dictionnaire des idées reçues, coll. « GF », Paris, Flammarion, 2008

 

Si Johann Le Guillerm revendique la figure de l'idiot, c'est surtout pour se laisser une certaine liberté dans ses recherches, c'est en autodidacte qu'il regarde le monde, l'expérimente et fait partager ses propres savoirs. Dans un des numéros de Secret T1, son précédent spectacle, il joue de ces savoirs académiques en empilant des encyclopédies et tenter de se tenir en équilibre dessus…

 

Clin d'œil spectaculaire à la culture livresque que ne renierait pas la bibliothèque de Seattle qui détient le Record de dominos avec des livres !  Soit une chaîne de 2.131 ouvrages. Le livre placé au début s'intitulait Avant la chute (Before the Fall en anglais) et celui la fermant, Horizons.

 

 

Libre aussi de ses collaborations… Johann Le Guillerm vient de s'associer avec le chef de La Grenouillère, doublement étoilé, Alexandre gauthier pour Encatation ou comment goûter à des concepts avec son estomac autant que son esprit.. Après avoir été créé au Channel à Calais, on le retrouvera au cent quatre du 22  au 25 avril 2020 (réservez à l’avance, on n’arrivera pas à vous emmener sur ce coup-là, c’est préférable d’y aller individuellement, déguster la surprise…).  Le chef et l’artiste sont unis par la même manière de faire : la recherche en laboratoire et l’exploration artistique teintées d’un goût prononcé pour la transgression des codes établis, la preuve par cette vidéo de promotion du restaurant.

 

Et pour finir cette promenade très subjective, en clin d'œil aux mots-valises dont l'artiste  Johann Le Guillerm s'est fait une spécialité, ce petit film pour et par des enfants, sur les ani-mots, véritable invitation à créer les siens !  (avec ou sans le son…).